Promenades dans Londres

La première fois que je vis Londres, je la trouvai franchement laide. Je devais avoir treize ans. Deux dames du petit village du Surrey où l’on m’avait envoyé pour, paraît-il, perfectionner mon anglais, m’emmenèrent passer une journée à Londres, où, de temps en temps, elles allaient faire des emplettes. Je ne sais plus trop bien à quoi tint ma déception, peut-être au fait que la journée consista surtout à aller de magasin en magasin, chose qui, à l’époque, ne m’intéressait que fort peu. Je me souviens que nous allâmes voir la relève de la Garde (changing the Guard), que nous nous promenâmes dans Hyde Park, dont j’appris que le lac s’appelait « la Serpentine » et qu’une de ses allées, nommée Rotten Row (« la ruelle pourrie »), tirait tout simplement son nom de son ancienne appellation française « route du Roi ». Je crois bien que nous allâmes aussi voir le musée de cires de Mme Tussaud. En tout cas, à la fin de la journée, j’étais vanné…

À l’époque, George VI était encore roi d’Angleterre ; la viande, le thé, les sucreries continuaient à être rationnés.

Depuis, je suis retourné plusieurs fois à Londres, parfois pour quelques heures, parfois pour quelques jours. À peine l’avion de nuit a-t-il décollé qu’il amorce sa descente Heathrow. Et chaque fois que, quelques minutes avant de se poser, il perce la couche des nuages et que l’on découvre, à perte de vue, le quadrillage infini des lampadaires à la lueur jaune orange, on éprouve le sentiment d’arriver dans la ville des villes. Même si Londres n’est plus depuis longtemps la plus grande métropole du monde, elle reste encore le symbole du monde, elle reste encore le symbole même de ce qu’est une ville : quelque chose de tentaculaire et de perpétuellement inachevé, un mélange d’ordre et d’anarchie, un gigantesque microcosme où est venu s’agglomérer tout ce que les hommes ont produit au cours des siècles.

Georges Perec, « Promenades dans Londres » (1981), dans L’infra-ordinaire

version abrégée et simplifiée par mes soins, à l’attention de la classe d’UPE2A

La première fois que je vis Londres, je la trouvai franchement laide.

Je devais avoir treize ans. Deux dames du village d’Angleterre où l’on m’avait envoyé pour apprendre l’anglais m’emmenèrent passer une journée à Londres.

Je ne sais plus pourquoi j’ai été déçu. Peut-être parce que la journée consista à aller de magasin en magasin : cela ne m’intéressait pas.

Je me souviens que nous avons vu la relève de la Garde (changing the Guard). Je me souviens que nous nous sommes promenés dans Hyde Park. Je crois que nous avons visité le musée de cire de Madame Tussaud. En tout cas, à la fin de la journée, j’étais vanné…

Depuis, je suis retourné plusieurs fois à Londres.

À chaque fois, quelques minutes avant de se poser, l’avion perce les nuages : on découvre le quadrillage infini des lampadaires à la lumière jaune. On éprouve le sentiment d’arriver dans la ville des villes.

Même si Londres n’est pas la plus grande métropole du monde, elle reste le symbole du monde. Elle reste le symbole d’une ville. Quelque chose de tentaculaire et de toujours inachevé, un mélange d’ordre et de désordre.

Georges Perec, « Promenades dans Londres » (1981), dans L’infra-ordinaire