La chambre

Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi, à l’exception de ceux de ma première enfance — jusque vers la fin de la guerre — qui se confondent tous dans la grisaille indifférenciée d’un dortoir de collège. Pour les autres, il me suffit simplement, lorsque je suis couché, de fermer les yeux et de penser avec un minimum d’application à un lieu donné pour que presque instantanément tous les détails de la chambre, l’emplacement des portes et des fenêtres, la disposition des meubles, me reviennent en mémoire, pour que, plus précisé-ment encore, je ressente la sensation presque physique d’être à nouveau couché dans cette chambre.

Ainsi :

ROCK (Cornouailles)
Été 1954.

Lorsque l’on ouvre la porte, le lit est presque tout de suite à gauche. C’est un lit très étroit, et la chambre aussi est très étroite (à quelques centimètres près, la largeur du lit plus la largeur de la porte, soit guère plus d’un mètre cinquante) et elle n’est pas beaucoup plus longue que large. Dans le prolongement du lit, il y a une petite armoire-penderie. Tout au fond une fenêtre à guillotine. À droite, une table de toilette à dessus de marbre, avec une cuvette et un pot à eau, dont je ne crois pas m’être beaucoup servi.

Je suis presque sûr qu’il y avait une reproduction encadrée sur le mur de gauche, en face du lit : non pas n’importe quel chromo, mais peut-être un Renoir ou un Sisley.

Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table ni fauteuil, mais peut-être une chaise, sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir. Elle était au troisième et dernier étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller ma logeuse et sa famille.

J’étais en vacances, je venais de passer mon bac ; je devais, en principe, habiter dans une pension qui rassemblait des lycéens français dont les parents souhaitaient qu’ils se perfectionnent dans le maniement de la langue anglaise. Mais, la pension étant pleine, j’avais été logé chez l’habitant.

[…]

L’espace ressuscité de la chambre suffit à ranimer, à ramener, à raviver les souvenirs les plus fugaces, les plus anodins comme les plus essentiels. La seule certitude cœnesthésique de mon corps dans le lit, la seule certitude topographique du lit dans la chambre, réactive ma mémoire, lui donne une acuité, une précision qu’elle n’a presque jamais autrement. Comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve, ici, le seul fait de savoir (sans presque même avoir eu besoin de le chercher, simplement en s’étant étendu quelques instants et en ayant fermé les yeux) que le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche (en levant le bras, je pouvais toucher la poignée), la fenêtre en face, fait surgir, instantanément et pêle-mêle, un flot de détails dont la vivacité me laisse pantois […].

Georges Perec, Espèces d’espaces (1974)


Version abrégée et simplifiée par mes soins, à l’attention de la classe UPE2A

Je garde une mémoire de tous les lieux où j’ai dormi.

Il me suffit simplement, lorsque je suis couché, de fermer les yeux et de penser à un lieu pour que tous les détails de la chambre, l’emplacement des portes et des fenêtres, la disposition des meubles, me reviennent en mémoire ; pour que je ressente la sensation d’être à nouveau couché dans cette chambre.

Ainsi :

ROCK (Cornouailles)
Été 1954.

Lorsque l’on ouvre la porte, le lit est presque tout de suite à gauche. C’est un lit très étroit, et la chambre aussi est très étroite. Dans le prolongement du lit, il y a une petite armoire-penderie. Tout au fond, une fenêtre.

Je suis presque sûr qu’il y avait une reproduction encadrée sur le mur de gauche, en face du lit. Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table ni fauteuil, mais peut-être une chaise : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir.

Elle était au troisième et dernier étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller ma logeuse et sa famille.

J’étais en vacances, je venais de passer mon bac.

[…]

L’espace ressuscité de la chambre suffit à ranimer les souvenirs. La certitude de mon corps dans le lit, la certitude du lit dans la chambre, réactive ma mémoire.

Le fait de savoir que le mur était à ma droite, la porte à gauche, la fenêtre en face, fait surgir les souvenirs.

d’après Georges Perec, Espèces d’espaces (1974)